« Comme on écrit contre un mur »
Sur les murs : c’est par ces trois mots, qui lui servent de titre, que nous entrons dans le livre de Bernard Giusti, livre qui mêle à sa prose de courts poèmes qu’accompagnent, en juste résonance, les œuvres de quinze artistes. Bien que ce soit sur le papier que l’auteur nous donne à lire ce chant d’amour et de détresse, on ne peut s’empêcher de penser que c’est bien plutôt sur un mur, sur les murs, qu’il aurait préféré l’écrire, comme on laisse, en les inscrivant sur la pierre, une trace de son passage, ces glyphes et ces graphes destinés à défier le temps, un signe symbolique, un nom, des noms, une date, les lignes d’un visage, dans lesquels on doit reconnaître la manière la plus ancienne et la plus directe de s’exprimer. On ne peut non plus s’empêcher de penser à ce vers d’Alain Borne, C’est contre la mort que j’écris comme on écrit contre un mur. Et dans ce livre hommage à la femme trop tôt disparue, Bernard Giusti avance, sonné encore par le coup brutal du destin, les yeux ouverts sur son inacceptable assaut, mais aveugle parmi les aveugles, nous dit ce qu’il éprouve au plus profond (Je tiens ma vie en équilibre. A chaque pas que je décide), et ce qu’il voit – ce dont l’ombre défaille, ce que cachent les murs, sa main posée sur les serrures – , fait éclater la rouille des phrases attendues, traduisant par l’écrit l’angoisse de celui qui tente encore de survivre, tant bien que mal, faute de ne pouvoir exorciser la mort : Plus forte que toutes les vérités / Plus vraie que tous les textes sacrés / Il y a la mort qui rêve et danse // Et l’amour étranglé dans les bras du silence. Et il écrit, plus loin : Tout ce qui est sûr s’évanouit… // Les mots ne diront jamais / La chair et le sang / Qui les tiennent debout // Et ma bouche n’est plus / Que le déversoir impuissant / D’une infinie détresse.
Détresse, solitude et débâcle de l’âme, colère et révolte peut-être, mais plongée dans le noir absolu du chagrin, comment traduire ce qui relève du bouleversement le plus intime ? Comment se rendre proche du non-dit, de l’informulable, de l’incompréhensible, de l’intransmissible, se demande-t-on en lisant ces pages, alors même que c’est cet inexprimable-là qui nous touche car ce n’est pas seulement dans les mots mais bien tout entre les mots, comme ces fumées, étoile noire s’élevant au-dessus de l’amoncellement de la tristesse. Tout dans ce livre résonne comme dans les fonds de l’être, dans ses plis de viscères et de chair où la moindre image d’un souvenir, le moindre écho d’une voix disparue et désormais rêvée trouve à multiplier ses ondes sous le ciel desquelles passent les douloureux nuages du visage aimé.
Pour « sanglant » que soit toujours « le dernier acte » selon les mots de Blaise Pascal, le peu de terre sur la tête, la crémation et ses cendres loin de fermer la question sur elle-même, l’ouvre au contraire. En fait une béance infranchissable. Et quoi faire de la douleur ? Avec la douleur ? En faire l’aiguille qui va coudre les mots, un manteau non pour recouvrir, pour suturer le trou ouvert par la mort mais pour entourer comme on le fait quand il fait froid et que l’on pose un manteau sur les épaules de ceux que l’on aime ? C’est avec cette tendresse que Bernard Giusti s’essaie à déplacer la douleur de la perte vers ce point d’équilibre entre ce qui a toujours été de l’ordre de l’inévitable et celui qui relève à tout jamais de l’inconcevable, contre lequel toute révolte est vaine : …le monde a basculé dans l’ombre / Scène d’un théâtre sans issue / Qui désormais se jouera / Entre la nuit et l’absence.
« La mort déclare chaque fois la fin du monde en totalité » a écrit Jacques Derrida. Comment ceux qui sont mort, les morts aimés, participent-ils à l’approche, au travers du langage et contre ses lois de langage, que tente ici Bernard Giusti ? Qu’en est-il de cet adieu à la femme aimée quand Longue est la nuit / Où se noie ton regard, quand Dure est la lumière / Jetée sur ton visage ?
On le sait, parler, écrire est souvent peu de choses, c’est toujours très tôt, ou trop tard, que l’on ressent l’insuffisance du langage, son « infirmité native », disait Jean-Baptiste Pontalis. Mais se taire serait éteindre le chant du monde, faire mourir définitivement l’être cher, effacer l’écho de sa voix. Se taire serait ne pas prendre soin du trou creusé par la mort pour le garder vivant, chose parmi les choses du monde. Ceux qui sont morts sont passés de l’autre côté, non dans un ailleurs, mais bien ici, de l’autre côté d’ici, dans le monde du dehors, et séparés de nous par l’infranchissable cloison de l’absence. Et la mort n’est rien d’autre que cette inconsolable absence que l’on peut essayer de tromper, sans illusion aucune, en agitant dans sa mémoire quelques hardes de vie : cette mort, dont il est question dans ce livre, nous invite à ouvrir une nuit dans la nuit, une parole dans la parole, pour en parler aux papillons qu’aimait tant l’aimée disparue, aux trois genêts offerts aux terres indomptées, aux trois sauges vouées à la purification des regards et l’apaisement des pensées, parce que c’est de ce côté-là, dans ce jardin, aujourd’hui abandonné et retourné à la friche originelle, que sont passés ceux qui sont morts.
Ainsi Sur les murs est-il un chant de deuil, mais bientôt un presque murmure, la ligne brisée d’un horizon. Aux cris de la douleur, de l’impuissance, ou à la minute de silence, Bernard Giusti préfère la voix de l’amour toujours ranimé, versée dans celle du poème : un chant qui relierait le sommeil et le silence des choses, et qui porterait la mort avec cet amour qui ne retient pas celle qui est partie mais l’accompagne avec cette délicatesse qui voit nos heures se repaître autant de l’essaim de (nos) larmes que du vol de l’oiseau / Qui fuit le ciel désert.
Et c’est là le travail du poète : écarter et mettre à distance le silence, déplacer la mort. Aussi peut-il écrire : Un jour peut-être je pourrai enfin dire « tu m’aimais, je t’aimais ». Ce jour-là, je ne t’aurai pas oubliée, mais je me serai réconcilié avec la chair des vivants.
On peut lire, dès la première page de ce livre : Partout des êtres broyés / Dans des mains gantées de fer : / Ils ne voient pas dans l’ombre / L’œil mécanique qui les surveille. Et plus loin : Le bruit des hommes / A serti le silence / Et plus personne n’entend / La musique des étoiles. Ou encore : Quelque chose en nous / S’écoule sans cesse / Vers d’invisibles profondeurs, ou Y a-t-il encore autre chose / Que le bruit et la fureur ?... Les courts poèmes de ce livre, indépendamment à coup sûr de la volonté et des intentions de l’auteur, usent d’une lyrique qui peut faire penser (mais cela n’engage que moi) à celle des psaumes bibliques, qui revêtent une allure de complainte individuelle représentant de manière tangible les sentiments de l’homme : la joie ou la tristesse, le renforcement ou la faiblesse, parfois le désespoir ou l’espérance du salut. Ainsi, pouvons-nous lire : « Jusques à quand, ô Éternel, m’oublieras-tu toujours ? Jusques à quand cacheras-tu ta face de moi ? » (Ps de David, 13). Ou encore : « J’ai vu tous les travaux qui se font sous le soleil ; et voici, tout est vanité et poursuite de vent. Ce qui est tordu ne peut être redressé, et ce qui manque ne peut plus être compté. » (L’Ecclésiaste, 1) Les mots de Bernard Giusti, tirés du fond de sa détresse, lancés certes vers un ciel vide, un improbable Esprit, aveugle, sourd, muet, n’en sont pas moins les mots désemparés d’un homme aux prises avec cet Inconnu dont semblent dépendre nos vies, ce quelque chose des mystères du monde auxquels nous n’avons pas accès : Ainsi vont les choses, écrit-il / En ce monde si obscur / Que les anges eux-mêmes / Semblent démons de noirceur. La poésie de Bernard Giusti, bien que solidement attachée en bannière aux poteaux d’angle de l’existence, concrète et matérielle, nous élève tout de même à du spirituel, mais depuis le cœur même du monde et des choses. Car c’est à partir du physique que se dégage le spirituel. C’est au sein du fini que s’ouvre l’infini. Voir le monde se dépasser au sein même du monde, s’évaser en buées musicales, vapeurs tièdes sur les pensées, ombres sur un visage qui vont se dissipant. Passage d’un sourire dans le vent froid / Qui caresse les hautes herbes. Quelque chose chemine sans bruit, va discrètement son chemin dans les grands frissons / Des arbres de l’hiver.
Il y a cependant, dans la personne de Bernard Giusti, ceux qui le connaissent le savent, constamment réaffirmée, une volonté de vivre au plus près des réalités du monde sensible et social et des forces qui le traversent – ce qui justifie son engagement militant au sein des luttes pour atteindre son idéal d’un meilleur avenir humain, parmi les discordes enflammées des hommes, pour plus de justice et de paix dans un monde où tout est sans dessus dessous, monde livré à l’argent-roi qui fait tomber sur les jours un hiver toujours plus féroce. Aussi ne sommes-nous pas étonnés que son livre s’achève, ou presque, sur l’évocation de ces incessants combats auxquels la femme aimée s’est jointe et dans lesquels elle l’a accompagné : et cela fait partie de l’hommage qui lui est rendu, le plus beau que Bernard Giusti pouvait rendre à sa camarade de route, à son individualité qui participait, dans ses intimes convictions, à envisager des temps fraternels et un horizon plus heureux de l’humanité. Ensemble, écrit-il, nous avons mené et aimé ces luttes, ensemble nous avons été parfois victorieux, et souvent déçus même dans la victoire. Qu’importe puisque nous avons toujours su qu’il n’y a d’avenir que dans la lutte, que si notre vie est une lutte perdue d’avance, nous devions avancer vers l’horizon lointain, inatteignable par définition, car nous savions que lorsqu’on s’arrête, on campe sur le néant… Oui, Pascale et Bernard savaient que lutter pour un monde plus juste serait peut-être vain, mais que l’un des sens de leur vie, ce serait, contre ce monde-là, mener une guerre sans merci pour soulever les paupières douloureuses du siècle.
Et Bernard Giusti écrit encore, en toute fin d’ouvrage : Il y aura d’autres mois de mai, d’autres printemps ravissants et d’autres étés torrides. Il y aura la valse des saisons : je la danserai seul et je m’étourdirai de ton absence. En écrivant ces derniers mots, Bernard Giusti sait ne pas ajouter de la mort à la mort. Il sait, peut-être l’a-t-il déjà appris, porter la mort de celle qui a emmené avec elle le plancher, le plafond et les murs d’une bienheureuse maison, en a déserté le jardin, lieu où tous deux ont appris à voir pousser les fleurs, à y semer leurs rires, à écouter les arbres, et assis tous les deux côte à côte sur les marches du perron, à regarder tomber la nuit, dans la moiteur des soirs d’été ou dans les bourrasques de l’hiver. Et cela suppose une autre façon de regarder la vie, et son obscur envers, apprendre l’absence et le rien qui naissent à l’intérieur de chaque chose, désolidariser la désormais absente du brouillard et de l’ombre, la confier au nuage qui se défait pour être nuage et mémoire de nuage, au souffle du vent aux sentiers pierreux, aux chemins dans les herbes, pour poser un visage sur le velours des cieux.
On referme le livre. On écoute. Le monde est toujours là, où on entend un chant d’amour. Par-delà le silence.
Michel Diaz 30/09/2025
Sur les murs, Bernard Giusti, Éditions de L’Homme bleu (2025)
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